Interview d’un chimiste : les composants à éviter dans vos produits d’hygiène

Chaque matin, sous la douche, nous utilisons sans y penser des gels douche, des shampoings, des dentifrices et des déodorants dont nous ignorons presque tout de la composition. Pourtant, derrière les promesses marketing de « peau douce » ou de « fraîcheur intense » se cachent parfois des substances chimiques dont les effets sur la santé commencent à sérieusement inquiéter la communauté scientifique. Perturbateurs endocriniens, allergènes, irritants cutanés : le cocktail est souvent loin d’être anodin. Pour y voir plus clair, nous avons rencontré le Dr Marc Lefèvre, chimiste formulation chez un grand laboratoire pharmaceutique et expert en toxicologie cosmétique. Pendant près d’une heure, il a accepté de lever le voile sur les ingrédients à bannir de notre salle de bain et de nous donner les clés pour décrypter les étiquettes comme un professionnel.

« La peau n’est pas une barrière infranchissable »

Question – Docteur Lefèvre, par où commencer ? Beaucoup de consommateurs pensent que la peau protège naturellement des substances extérieures…

Dr Marc Lefèvre – C’est une idée reçue très dangereuse. La peau est un organe vivant, perméable. Ce que vous appliquez le matin sur votre visage ou sous la douche, une partie finit dans votre circulation sanguine. C’est ce qu’on appelle la perméation cutanée. Les muqueuses – bouche, yeux, zone génitale – sont encore plus vulnérables. Alors oui, la peau a un rôle de barrière, mais elle n’est pas hermétique. Certaines molécules chimiques traversent cette barrière et s’accumulent dans l’organisme. C’est le principe de l’exposition chronique : des petites doses, chaque jour, pendant des années.

Question – Et c’est là que les perturbateurs endocriniens entrent en jeu ?

Dr Marc Lefèvre – Exactement. Un perturbateur endocrinien, c’est une substance qui va interférer avec notre système hormonal. Il peut mimer l’action d’une hormone, la bloquer ou en modifier la production. Les conséquences peuvent être graves : troubles de la fertilité, problèmes de développement chez l’enfant, voire certains cancers hormonodépendants. Et le problème, c’est que ces substances sont encore très présentes dans nos produits du quotidien.

Les parabènes : les conservateurs sous surveillance

Question – Justement, parlons des parabènes. On en entend beaucoup parler, mais qu’en est-il vraiment ?

Dr Marc Lefèvre – Les parabènes sont des conservateurs utilisés depuis des décennies pour empêcher le développement de bactéries et de moisissures dans les cosmétiques. Le problème, c’est que certains d’entre eux – le butylparaben et le propylparaben notamment – sont considérés comme des perturbateurs endocriniens. Ils imitent les œstrogènes et peuvent interférer avec le système hormonal. L’Union européenne a déjà interdit les plus dangereux – isobutyl, isopropyl, benzyl, pentyl, phenylparaben – mais le butyl- et le propylparaben restent autorisés dans de nombreux produits.

Question – Comment les repérer sur une étiquette ?

Dr Marc Lefèvre – C’est simple : cherchez la terminaison « -paraben » dans la liste INCI (la liste des ingrédients). Methylparaben, ethylparaben, propylparaben, butylparaben… Un petit moyen mnémotechnique : ceux qui commencent par P ou B ne sont « Pas Bons » ! Et méfiez-vous des produits destinés aux tout-petits : on trouve encore des parabènes dans certaines lingettes ou dentifrices pour enfants.

Les sulfates : quand la mousse cache un irritant

Question – Les sulfates sont aussi souvent pointés du doigt…

Dr Marc Lefèvre – Le Sodium Lauryl Sulfate (SLS) et le Sodium Laureth Sulfate (SLES) sont des tensioactifs très puissants. Ce sont eux qui font mousser votre shampoing ou votre gel douche. Le problème ? Ils sont beaucoup trop agressifs. Ils décapent la barrière lipidique naturelle de la peau et du cuir chevelu, ce qui peut provoquer des irritations, des démangeaisons, voire des eczémas. Pour les peaux sensibles, c’est un véritable fléau.

Question – Faut-il les éviter absolument ?

Dr Marc Lefèvre – Je recommande de les éviter, oui. Il existe aujourd’hui des alternatives bien plus douces, comme le sodium coco-sulfate ou le sodium cocoyl isethionate, des tensioactifs dérivés de l’huile de coco. Ils nettoient tout aussi bien sans agresser la peau. Regardez la liste des ingrédients : si le SLS ou le SLES apparaissent dans les trois premiers, fuyez.

Les phtalates : les fixateurs de parfum toxiques

Question – Et les phtalates ? On en parle moins…

Dr Marc Lefèvre – Les phtalates sont utilisés comme fixateurs de parfum – pour que l’odeur tienne plus longtemps – ou comme plastifiants dans certains vernis à ongles. Plusieurs d’entre eux sont classés CMR – cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques. Le diethyl phthalate (DEP) est encore présent dans de nombreux parfums synthétiques. L’Union européenne en a interdit plusieurs, mais des traces subsistent, notamment dans les parfums importés.

Question – Comment les repérer ?

Dr Marc Lefèvre – Cherchez la terminaison « -phthalate » ou les abréviations DEP, DBP, DEHP. Et de manière générale, méfiez-vous des parfums synthétiques : quand une étiquette mentionne simplement « parfum » ou « fragrance », c’est souvent un cocktail de plusieurs dizaines de molécules, dont certaines sont des phtalates ou des allergènes.

Le phénoxyéthanol : le conservateur « alternatif » qui inquiète

Question – Beaucoup de marques ont remplacé les parabènes par du phénoxyéthanol. Est-ce vraiment mieux ?

Dr Marc Lefèvre – C’est un excellent exemple de ce que j’appelle la « substitution regrettable ». Le phénoxyéthanol est un conservateur très courant aujourd’hui, présenté comme une alternative « propre » aux parabènes. Mais il est classé comme irritant pour la peau et toxique pour le système immunitaire. Certaines études le soupçonnent même d’être un perturbateur endocrinien et un neurotoxique. Il est autorisé, mais à des concentrations limitées (1 % maximum dans les produits non rincés). Le problème, c’est qu’on le trouve partout : shampoings, gels douche, crèmes pour bébé, lingettes…

Question – Que conseillez-vous ?

Dr Marc Lefèvre – Si vous voyez « phenoxyethanol » dans la liste, surtout en début de liste, posez-vous la question. Il existe des conservateurs plus doux comme le sodium benzoate, le potassium sorbate ou l’acide lévulinique. Ils sont moins agressifs et tout aussi efficaces.

Les silicones : le faux-ami des cheveux

Question – Parlons maintenant des silicones. On les trouve dans presque tous les après-shampoings…

Dr Marc Lefèvre – Les silicones – diméthicone, cyclopentasiloxane, cyclohexasiloxane… – sont des agents filmogènes. Elles forment un film autour du cheveu ou de la peau, ce qui donne une sensation de douceur immédiate. Le problème, c’est que ce film est occlusif : il empêche l’hydratation de pénétrer et, à la longue, étouffe le cheveu et la peau. Résultat : vos cheveux semblent doux le premier jour, mais ils deviennent de plus en plus secs et fragiles avec le temps.

Question – Y a-t-il d’autres dangers ?

Dr Marc Lefèvre – Oui. Les silicones cycliques – D4, D5, D6 – sont classés comme substances persistantes, bioaccumulables et toxiques (PBT). Leur fabrication et leur rejet dans l’environnement sont de plus en plus réglementés. Et cerise sur le gâteau : certains, comme le cyclopentasiloxane, sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. Cherchez les terminaisons « -cone », « -siloxane » ou « -silicone » dans l’INCI.

Le BHA et le BHT : des antioxydants controversés

Question – Le BHA et le BHT sont aussi sur votre liste noire ?

Dr Marc Lefèvre – Absolument. Le BHA (butylated hydroxyanisole) et le BHT (butylated hydroxytoluene) sont des antioxydants utilisés pour éviter le rancissement des huiles et des graisses dans les cosmétiques. Le BHA est classé comme « cancérogène possible » par le Centre international de recherche sur le cancer. Il est également suspecté d’être un perturbateur endocrinien et toxique pour la reproduction. Le BHT, lui, est aussi pointé du doigt.

Question – On les trouve dans quels types de produits ?

Dr Marc Lefèvre – Principalement dans les crèmes, les baumes à lèvres, les rouges à lèvres et certains déodorants. Heureusement, ils se font de plus en plus rares, mais il faut rester vigilant. Si vous voyez BHA ou BHT sur l’étiquette, posez le produit.

Les PFAS : les « polluants éternels » bientôt interdits

Question – On entend beaucoup parler des PFAS ces derniers mois…

Dr Marc Lefèvre – Les PFAS – substances per- et polyfluoroalkylées – sont surnommés les « polluants éternels » car ils ne se dégradent pas dans l’environnement. Dans les cosmétiques, on les trouve dans certains fond de teint, mascaras et produits résistants à l’eau. Ils sont suspectés d’être cancérogènes et perturbateurs endocriniens. La bonne nouvelle, c’est que l’Union européenne a prévu de les interdire dans les cosmétiques à partir de 2026. En attendant, évitez les produits qui mentionnent des ingrédients contenant « fluoro » ou « perfluoro ».

L’effet cocktail : le vrai danger

Question – Docteur, si chaque substance prise isolément est à faible dose, pourquoi tant d’inquiétude ?

Dr Marc Lefèvre – Parce que nous ne sommes pas exposés à une seule substance, mais à des dizaines, chaque jour. C’est ce qu’on appelle l’effet cocktail. Le shampoing du matin, le gel douche, le déodorant, la crème hydratante, le dentifrice… Chaque produit apporte sa petite dose de parabènes, de phtalates, de phénoxyéthanol. Ces substances interagissent entre elles, et leurs effets peuvent se multiplier. Les scientifiques commencent tout juste à mesurer l’ampleur de ce phénomène.

Question – Que faire concrètement pour se protéger ?

Dr Marc Lefèvre – Trois règles simples. Premièrement : apprenez à lire les étiquettes. La liste INCI n’est pas un mystère. Plus un ingrédient est haut dans la liste, plus il est concentré. Deuxièmement : privilégiez les produits avec le moins d’ingrédients possible. Une formule courte est souvent une formule plus saine. Troisièmement : tournez-vous vers des labels exigeants – Bio, Ecocert, Cosmebio – qui interdisent les substances les plus controversées.

Le mot de la fin : la vigilance plutôt que la peur

Dr Marc Lefèvre – Je ne veux pas semer la panique. Tous les produits chimiques ne sont pas dangereux, et la réglementation européenne est l’une des plus strictes au monde. Mais la réalité, c’est que certaines substances autorisées aujourd’hui pourraient être interdites demain, parce que la science avance. Le consommateur a un rôle à jouer : en choisissant des produits plus sains, il pousse l’industrie à s’améliorer. C’est un cercle vertueux.

Question – Un dernier conseil pour nos lecteurs ?

Dr Marc Lefèvre – Oui. Ne vous fiez pas aux emballages. « Hypoallergénique », « dermatologiquement testé », « sans parabène »… ce ne sont que des arguments marketing. La seule chose qui compte, c’est la liste des ingrédients. Prenez cinq secondes pour la lire avant d’acheter. Votre peau vous remerciera dans vingt ans.

Cette interview avec le Dr Marc Lefèvre nous rappelle une vérité essentielle : nos produits d’hygiène quotidiens ne sont pas anodins. Derrière les promesses de douceur et de fraîcheur se cachent parfois des substances chimiques dont les effets sur la santé – et sur l’environnement – sont préoccupants. Parabènes, sulfates, phtalates, phénoxyéthanol, silicones, BHA, BHT, PFAS… La liste est longue, mais la bonne nouvelle, c’est que nous avons le pouvoir d’agir.

Apprendre à décrypter une étiquette INCI est le premier pas vers une hygiène plus responsable. Privilégier des formules courtes, des ingrédients d’origine naturelle, des labels exigeants et des tensioactifs doux comme le sodium coco-sulfate permet de réduire considérablement son exposition aux perturbateurs endocriniens et autres irritants. Et n’oublions pas l’effet cocktail : chaque petit geste compte pour limiter l’accumulation de molécules toxiques dans notre organisme.

La réglementation évolue, lentement mais sûrement. L’interdiction des PFAS en 2026 et celle de 21 substances CMR en septembre 2025 sont des avancées significatives. Mais la réglementation ne fait pas tout. C’est notre regard de consommateur, nos choix éclairés, qui feront la différence. En exigeant des produits plus sains, nous forçons l’industrie cosmétique à innover dans le bon sens.

Alors, la prochaine fois que vous irez faire vos courses, prenez le temps de retourner le flacon. Lisez la liste des ingrédients. Posez-vous les bonnes questions. Votre santé – et celle de votre famille – mérite bien ces quelques secondes d’attention. Comme le dit si bien le Dr Lefèvre : « La vigilance, pas la peur. Mais la vigilance, toujours. »

Pour aller plus loin dans votre démarche d’achat responsable, n’hésitez pas à consulter les offres de destockage hygiene et de grossiste hygiene pour trouver des produits de qualité à prix maîtrisés.

Défiler vers le haut